• Non, le génocide rwandais du printemps 1994 n'est pas oublié et c'est heureux : de nombreuses émissions de radio et de télévision, des manifestations du souvenir ici ou là, et pas mal de livres d'analyse ou de témoignages sont là pour empêcher qu'on puisse dire qu'on ne savait pas (1).



    Pour autant, la responsabilité de la France, lourdement engagée, n'a toujours pas fait l'objet d'une reconnaissance officielle. C'est là que sont bienvenus, utiles, nécessaires, des ouvrages comme celui de notre confrère du Figaro Patrick de Saint-Exupéry (2). Vous lirez l'Inavouable, le livre de ce journaliste intègre, tenace, sec et précis dans son écriture mais qui ne cache pas l'émotion et l'indignation qui l'habitent depuis qu'il a « couvert » pour son journal l'épouvantable génocide où furent pourchassés, abattus, brûlés, dépecés quelque 800 000 pauvres bougres ­ hommes, femmes, enfants tutsis ­ par les soldats et les milices d'un pouvoir hutu corrompu et dictatorial. Pas un affrontement interethnique, non ; un crime de masse planifié, organisé de sang-froid, avec toute la complicité active du pouvoir français de l'époque, de ses services secrets, de ses soldats d'élite. Un génocide, le mot est cette fois celui qui convient. Pour la France, une « opération grise », de celles qu'on n'avoue pas, où la mitterrandie a trempé en toute connaissance de cause, dans le secret de ses cellules élyséennes ; où la chiraquie a emboîté le pas, dans la continuité des rêves d'empire auxquels s'accrochent nos élites de tous bords, la hantise d'un pré carré qu'il faut défendre contre les appétits anglo-saxons, le délire d'une « mémoire jaune » attrapée comme une mauvaise fièvre dans nos déboires indochinois, cultivée plus tard dans les djebels d'Algérie, cette face noire, cachée et tenace de notre diplomatie qui se parfume aux droits de l'Homme et se gargarise à l'humanitaire. « Un » génocide, pas « des » génocides rwandais, comme se plaît encore à dire le ministre sortant des Affaires étrangères, mettant ses pas dans ceux de Mitterrand lui-même. Et c'est parce qu'il ne supporte pas cette manière de relativiser l'horreur rwandaise, de mettre sur le même pied les assassins et les assassinés que Saint-Exupéry, dans un procédé littéraire efficace, imagine dès les premières pages de prendre Villepin par la main et de l'entraîner à sa suite au pays des mille collines rouges de sang, l'obligeant à refaire le chemin qu'il fit, lui, à l'époque. Le forçant à regarder et à comprendre, au fil de l'enquête de terrain, comme lui a compris en regardant. Cette scène, par exemple, qui date du 1er juillet 1994, en pleine opération Turquoise, sur la colline de Bisesero, un des hauts lieux du massacre de masse, au milieu des charniers et des rescapés hagards. Il croise un soldat français, un officier du GIGN « planté, debout, raide sur ses jambes et [qui] paraissait ailleurs. Il était comme dans un songe, et je me souviens l'avoir fixé à cause d'un détail : sur son uniforme de gendarme français, il portait une vareuse de l'armée rwandaise. » L'homme finit par s'affaisser dans l'herbe et se met à sangloter. Un officier de l'armée d'élite, habitué au pire ! Le journaliste s'approche pour l'interroger. « Il venait de comprendre. Il s'est tourné vers nous et nous a dit : "L'année dernière, j'ai entraîné la garde présidentielle rwandaise..." Ses yeux étaient hagards. Il était perdu. Le passé venait de télescoper le présent. Il avait formé des tueurs, les tueurs d'un génocide. C'était effrayant. »



    Vérité hideuse



    Il y a complicité de l'État français dans le deuxième génocide du siècle, le génocide du Rwanda.



    Une vérité hideuse, que la mission d'information parlementaire présidée par Paul Quilès (1997-1998) avait partiellement dévoilée et diplomatiquement atténuée, que le livre de Patrick de Saint-Exupéry met brutalement en pleine lumière. Comme l'avait fait déjà François-Xavier Verschave et les militants de Survie. L'infatigable accusateur de la Françafrique y revient du reste dans un nouveau livre (3) et pose la question : pourquoi cette « exceptionnelle tolérance du peuple français face aux mécanismes autoritaires de la raison d'État » ? Et d'où vient que, si sourcilleux (à juste titre) pour les complices français du génocide nazi, nous sommes aussi indifférents « lorsque la France est complice ­ complicité militaire, financière, diplomatique, idéologique ­ du génocide des Tutsis au Rwanda ? »



    C'est une bonne question, et qui ne concerne pas que la région des Grands Lacs. On les remercie de l'avoir posée. Tiens, on aimerait qu'elle le soit à nos grands chefs par les journalistes officiels qu'ils reçoivent parfois en leurs palais.

    "Au mépris des peuples, le néocolonialisme franco-africain" François-Xavier Verschave, Philippe Hauser, La Fabrique éditions, 122 p., 12 euros.

    "L'Inavouable, la France au Rwanda" Patrick de Saint-Exupéry, les Arènes, 288 p., 19,90 euros.

                                                                    PUBLIE PAR: http://www.politis.fr/article912.html

     


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